(Extraits)

(P.7)
(Hôpital Erasme)
Éblouie par la blancheur qui m’entoure, j’ouvre péniblement les yeux. Mes paupières sont lourdes comme du plomb. Une migraine atroce me donne envie de replonger dans l’obscurité de mon sommeil. De toute façon, c’est trop fatigant de garder les yeux ouverts.
Des odeurs de désinfectant me donnent la nausée. À travers la porte close, j’entends des bruits diffus. Des bourdons dansent la java dans ma tête. J’aurais préféré continuer à dormir.
Une fraîcheur bienvenue me parvient par une fenêtre entrouverte, en même temps que des chants d’oiseaux. Je savoure tout ça un trop court instant.
Mon front me tiraille douloureusement. J’ai mal au visage. Mon bras gauche est prisonnier d’un plâtre immaculé. Une perfusion troue les veines de mon bras droit. Coincée dans un lit inconfortable, prisonnière de barreaux, j’ai peur.
Impossible de réfléchir ; tout se bouscule dans ma tête. Mon cerveau flotte dans un flou complet. Je n’arrive pas à aligner la moindre pensée.
Un petit bouton rouge, à proximité de mon index, m’invite à le presser. Je ne le fais pas. Pas tout de suite. Je voudrais savoir pourtant, mais mon corps est souffrance et tout ce que je souhaite dans l’immédiat, c’est dormir encore.
On verra plus tard, quand j’en aurai la force. Le bouton rouge peut attendre. Peut-être alors que, à mon prochain réveil, je me souviendrai de ce qui m’a amenée ici.


(P.89)
(Dagmar)
Entre la pêche et mon bétail, je mène la vie que j’ai choisie. Je me sens pleinement heureux, en connexion profonde avec la nature. Je n’ai besoin de rien de plus. Pourtant, contre toute attente, je me suis attaché à ma petite Sigrid. Je me surprends à m’inquiéter quand elle tarde à rentrer pour souper.
Ça me rassure qu’elle travaille depuis quelque temps à l’auberge. Je n’apprécierais pas qu’elle se borne à une vie de reclus comme moi. Sigrid a besoin de voir du monde.
Passer du temps avec Mamika ne peut lui faire que du bien. Il y a des choses dont on ne peut parler qu’entre femmes. Je crois qu’elle se lie doucement d’amitié avec Kätrina aussi. Elles sont presque du même âge. C’est bon pour elle. Ça lui permet de rencontrer des touristes ; des tas de gens pour discuter du monde qui tourne loin de notre île.
Notre île est superbe, mais trop petite pour une fille comme elle. Je considère Sigrid comme un ange apparu dans ma vie par une nuit sans étoiles. Elle est la seule personne qui pourrait me faire regretter mon existence solitaire. Pourtant, il ne faut surtout pas qu’elle passe sa vie auprès d’un bonhomme taciturne et ronchon comme moi. Un jour, elle devra partir à la découverte d’autres horizons. Je sais que son avenir n’est
pas ici.
Comme tout le monde, j’ai des secrets. Peut-être un peu plus lourds à porter que la majorité des gens. Mais, depuis que Sigrid partage mon quotidien, la pêche au lamparo est la seule chose illégale que je pratique encore.


(P.157)
(Richard)
C’est le comble pour moi. Un œnologue dont l’épouse est alcoolique ! Je ne peux pas le supporter. C’était préférable que je m’en aille. Quand je trouve Joanna dans cet état, j’ai envie de la secouer ; ou de lui mettre une gifle pour la forcer à se ressaisir. Je sens la rage monter en moi et il me vient des velléités de violence. Je ne peux pas lever la main sur une femme. Quel homme serais-je si je me laissais aller à un tel acte ?
Il valait mieux que je quitte la maison. C’est impossible de faire entendre raison à Joanna. Elle ne m’écoute pas ; elle refuse qu’on parle. Elle refuse d’ailleurs tout ce qui vient de moi depuis un certain temps déjà.
Elle se détruit elle-même jour après jour, et moi, comme un idiot, je ne sais pas comment m’y prendre pour aider celle que je continue à aimer malgré tout.



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