Extraits :
(P.7)
(Nouveaux départs)
Troisième jour de septembre. L’aube tarde à percer l’obscurité. La brume s’étend tel un voile blanchâtre, étouffant les sons de la forêt ardennaise encore à moitié endormie. La cime des arbres semble flotter sur une mer ouatée. Une demi-lune argentée renforce la fraîcheur de cette fin de nuit étoilée. En cette heure matinale, entre chien et loup, les animaux de la nuit disparaissent au profit de ceux qui préfèrent le jour.
Les chouettes se sont tues depuis un moment, laissant la place aux jacasseries d’autres visiteurs ailés. Quelques lièvres retardataires rejoignent avec empressement leur gîte. Un renard s’engouffre dans sa tanière, emportant avec lui un campagnol roussâtre. Les biches, prudentes, quittent la clairière à la queue leu leu, en quête de rameaux de résineux. L’épais tapis de mousse gorgée de rosée étouffe leurs pas, déployant dans leur sillage un parfum d’humus et d’écorce. Entre ciel et terre, l’esprit de la forêt s’éveille lentement.
C’est la période de l’année que la louve préfère. Fatiguée par son long voyage, elle cherche un endroit à proximité d’un point d’eau pour s’y reposer. Assoiffée et amaigrie, elle a parcouru près de cinq cents kilomètres en une semaine, se nourrissant seulement de rongeurs, ainsi que de baies et de champignons trouvés au hasard des chemins.
L’oreille aux aguets, elle se tient sur la défensive, comme toujours. Elle guette de potentiels dangers. Solitaire depuis qu’elle a quitté les siens, elle espère trouver ici un lieu discret pour s’y installer quelque temps.
Elle est jeune et belle, la plus espiègle de sa fratrie. Elle ignore qu’une de ses sœurs est morte la nuit dernière, percutée par un automobiliste sur une route sombre du plateau des Fagnes.
Bien que son espèce soit désormais protégée par les lois des hommes, la louve a appris à les craindre. Il en va ainsi de sa survie. L’instinct de ses ancêtres s’inscrit dans son ADN depuis des millénaires.
(P.61)
(Loup, y es-tu ? Qu’entends-tu ? Que fais-tu ?)
À proximité d’un bras de la Semois, le chasseur a repéré l’entrée d’un terrier sous une souche. Sans doute l’abri d’une famille de blaireaux ; un renard creuse généralement une tanière plus petite. Celle-ci comporte six entrées distantes d’une dizaine de mètres. Le braconnier jubile. Sa visite chez le taxidermiste lui a rapporté une somme rondelette, ce qui lui a permis de s’offrir la paire de lunettes à vision nocturne dont il rêvait. Ça lui facilitera la tâche à l’avenir. Il espère ainsi prendre un beau spécimen du mustélidé au museau noir et blanc. Ce genre de prise vaut encore plus chez un empailleur.
Si seulement il trouvait un moyen pour gagner plus de fric, il pourrait déménager de son studio minable à l’odeur persistante de moisi. Sa jambe le handicape de plus en plus. Vivre dans une atmosphère constamment froide et humide ne s’avère pas idéale pour soulager son arthrose. Il a bien tenté de retrouver un boulot correct, mais il faut croire que sa tête ne revient pas à de potentiels employeurs. Tout ça l’a rendu aigri et taciturne.
Peut-être que, grâce aux petites boulettes qu’il confectionne, il pourra se mettre un peu d’argent de côté. Il se réjouit de revenir dans les parages durant la nuit.
(P.109)
(Les cicatrices du passé)
Ève se retourne dans son lit pour la centième fois. Elle se demande si elle doit confier à Matt les révélations de sa fille. D’un autre côté, ce serait trahir la confiance que la fillette lui témoigne. Le mieux consiste peut-être à n’en rien dire pour l’instant et à rester à son écoute. Elle finira certainement par trouver comment guérir Marie de ses démons intérieurs.
Minuit a sonné depuis longtemps quand Ève s’endort enfin, d’un sommeil lourd et agité.
La lame du couteau scintille à la lueur des bougies. Une odeur de citronnelle flotte dans l’air, se mêlant aux senteurs des pins alentours. Les lattes du parquet grincent dans la pénombre.
Elle savait qu’il viendrait. Elle l’attendait depuis des semaines. Elle s’y était préparée mentalement, malgré sa peur au ventre. Et c’est justement là qu’il frappe le premier coup. La douleur fulgurante la plie en deux. La lame troue sa peau une deuxième fois. Elle est sur le point de s’évanouir, mais elle ne se laissera pas faire. Plus maintenant… Plus jamais… Elle est prête à se battre.
Cauchemar récurrent. Ève se réveille en sueur. Elle a mal au ventre, à l’endroit où le poignard a frappé. Elle palpe son corps, caressant ses cicatrices. Elle refuse de se remémorer encore une fois la nuit d’horreur qui a failli lui coûter la vie.
Sans prendre le temps d’allumer sa lampe de chevet, elle rejoint la salle de bain à tâtons. Une douche à peine tiède lui fera du bien.
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