Plus loin que les silences

Extraits :

(P.80)
L’asphalte brille devant le phare de la moto. Rebecca négocie sa vitesse. Le sol glisse par endroits, surtout à cause des feuilles dans le sous-bois. Des gouttes d’eau ruissellent sur la visière de son casque, les quelques voitures qu’elle croise l’éblouissent. Cette partie de route manque décidément de visibilité.
Rebecca continue de pester. Si elle avait anticipé la soirée et les conditions climatiques, elle aurait emprunté la voiture de Judith. Celle-ci lui a donné son double de clé avant de partir en voyage de noces.
Encore quelques kilomètres sur la route devenue sinueuse. La pluie s’est transformée en bruine. Au détour d’un coude, le phare de la Scrambler éclaire brièvement une forme de couleur pourpre. Une voiture se trouve dans l’autre sens sur le bas-côté. Plus loin, Rebecca aperçoit une silhouette, vêtue d’un ciré marin blanc, qui avance à pas pressés. D’ordinaire, elle serait passée outre, mais un grelot dans sa tête la pousse à s’arrêter à quelques mètres devant le quidam. Elle laisse tourner son moteur et relève sa visière pour se tourner vers l’homme qui arrive à sa hauteur de l’autre côté de la voie. Malgré la capuche qui lui cache le haut du visage, Rebecca reconnaît Loïc. Elle hausse la voix pour l’interpeller :
– Êtes-vous pluviophile, ou est-ce le moment de la journée que vous préférez pour faire un peu de marche ?
C’est plus fort qu’elle. Elle a compris que la Jeep entrevue sur le bas-côté est celle du jeune homme, mais elle trouve jubilant de le narguer. Loïc traverse dans sa direction. Rebecca coupe le moteur et déploie la béquille latérale pour descendre de moto.
– Si vous vous êtes arrêtée pour me faire la conversation, ce n’était pas nécessaire.
– Trêve de plaisanterie, j’en déduis que vous êtes en panne ?
– Top déduction. Merci de vous en inquiéter. Avez-vous un GSM avec vous ?
– Bien sûr. Pas vous ? rétorque Rebecca, en extirpant le sien de son blouson et en le faisant tournoyer entre eux.
– Avez-vous du réseau ? Le mien n’en trouve aucun.
Rebecca remarque effectivement que le sien ne capte rien non plus. Elle secoue la tête et montre son écran à Loïc :
– Ben non. Que voulez-vous qu’on fasse ?
– Pour vous, je ne sais pas. En ce qui me concerne, je compte trouver une maison pour appeler un dépanneur.
– Vous habitez loin ?
– Six kilomètres juste devant vous. Vous voulez passer prendre un verre un de ces jours ?
– Comme vous êtes hilarant ! J’en ai mal au ventre.
Rebecca désigne sa moto du menton :
– Si vous ne craignez pas un tour sur ma monture, je vous ramène chez vous, ce sera plus pratique. Vous ressemblez à un canard dégoulinant.
– Et après ? Vous comptez attendre le dépanneur avec moi pour me ramener ici ensuite ?
– Pourquoi pas ? D’ici là, vous serez au sec. Savez-vous que les taxis existent de nos jours ? Je peux vous passer un peu de monnaie si vous n’avez pas les moyens.
Loïc sent effectivement le froid pénétrer à travers son jean mouillé :
– Je m’incline face à votre bon sens. Merci beaucoup. Vous avez un casque ?
Un rire bref accompagne la réponse de la jeune femme :
– Bien sûr. Juste sur ma tête.
Décidément, songe Rebecca, humoriser avec lui se révèle un régal. Elle enfourche sa moto puis, d’un signe de tête, invite Loïc à monter derrière elle. Celui-ci ajoute ironiquement :
– Roulez prudemment, ce serait dommage d’avoir ma mort sur la conscience.


(P.199)
Chez Loïc, assise au bord d’un fauteuil, Rebecca pose sa tasse vide sur la table basse. Elle s’est forcée à boire son café-chocolat sans se presser. Une manière de remercier Loïc pour sa délicate attention, et retarder un peu la suite.
Loïc, installé en face d’elle au fond du canapé, l’observe sans rien dire. Depuis son coup de téléphone, il pressent quelque chose d’important. La voix de Rebecca trahissait un empressement inhabituel. Depuis qu’elle est arrivée, elle se tait, buvant son café trop lentement, oscillant entre fuir le regard de Loïc ou, au contraire, s’y accrocher.
Rebecca se penche en avant et, regardant ses mains, les frotte l’une contre l’autre. Loïc croit y discerner un léger tremblement. Rebecca pose les avant-bras sur ses genoux, relève la tête, plante les yeux dans ceux du jeune homme :
– Une chose terrible pèse sur mes épaules depuis l’enfance. C’est pénible et je ne sais pas quoi en faire. Je ne sais pas si j’ai raison de te confier ça, mais j’ai besoin de savoir ce que tu ferais à ma place.
– OK.
– Je dois te prévenir que c’est un truc lourd. Vraiment lourd. Le genre de chose qui ne se raconte sans doute pas, mais ça me hante. Je me sens comme une gardienne de secrets, et j’en arrive à me sentir coupable de continuer ainsi.
– OK. C’est donc une preuve de confiance que tu me donnes. J’en suis touché.
Rebecca se redresse. Elle pose ses bras sur les accoudoirs en observant Loïc, ne discerne aucune trace d’ironie dans sa réponse.
Un flottement, elle caresse le papillon de son bracelet, puis se lance (…)


(P.230)
Loïc active le haut-parleur de son GSM et le pose sur la table basse. De l’autre côté de la ligne, Daphné semble aussi bouillonnante que lorsqu’elle lui annonce la parution imminente d’un de ses romans.
Comme le lui demande la romancière, Loïc écarte son canapé convertible du mur et débranche le bloc multiprise. En le retournant entre ses mains, il revient près de la table. Il a beau inspecter le bloc sous tous les angles, il ne remarque rien de particulier.
Au bout de la ligne, il entend le tapotement des ongles de Daphné. Elle perd rarement son sang-froid :
– Et alors ?
– A priori, je ne vois rien. Par acquit de conscience, je peux la démonter. Je te rappelle après.
– No way ! Je reste en ligne, mais OK, fais ça.
Quelques instants plus tard, devant l’établi dans son garage, Loïc ouvre le bloc à l’aide d’un tournevis. En examinant l’intérieur, il remarque une microfente sur le côté in[1]terne de l’interrupteur. Il en retire une carte SIM.
En jurant entre ses dents, il commente sa découverte à Daphné tout en continuant à démonter le bloc. Il ne tarde pas à découvrir un micro enregistreur audio, à n’en pas douter un micro-espion commandé par GSM :
– Bingo ! Tu as raison, mummy.
– Je ne sais pas si je dois dire eurêka ou merde ! Si, comme je le crois, c’est Judith qui t’espionne, qu’est-ce qu’elle a pu entendre chez toi  ?